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Il n’est pas chose facile de retrouver la trace des membres de la famille des enfants qui ont été trafiqués. Pourtant quand ça arrive c’est toujours un moment chargé d’émotion. Depuis trois ans qu’ils sont à LPCH, plusieurs enfants ont ainsi repris contact avec un oncle, une mère, ou un frère… Ils viennent leur rendre visite de temps en temps, quand ils redescendent dans la vallée. Pour certains ça signifie tous les deux ou trois ans, voir plus... Parfois, les enfants partent quelques jours en vacances chez un membre de leur famille, pendant les festivals,s’il n’habite pas trop loin. Certains babus ont un ou plusieurs frères et sœurs, trafiqués aussi, qui vivent dans d’autres institutions. Les liens entre les gens sont différents ici. Culturellement, on n’appelle pas les gens « Madame »,ou « Monsieur »,mais « Dhai » (grand frère) ou « Bhai » (petit frère) si on s’adresse à un homme,et « Didi » (grande sœur) ou « Bahini » (petite soeur) si l’on s’adresse à une femme. Pas besoin de se connaître pour se parler, le voisin devient vite un frère, et le marchand de bonbons un oncle. Mais le besoin « d’être ensemble », de « vivre ensemble » n’est pas primordial. Il est fréquent qu’un père, un frère ou plus rarement une mère, partent travailler à l’étranger pendant quatre,cinq ans, … que des parents ne voient leurs enfants qu’une fois dans l’année, et même pas tous les ans,si celui-ci est pris en charge par un autre membre de la famille,ou une institution. La plupart du temps, ils n’ont pas d’autres choix, mais pour le plus grand nombre, ça ne semble pas être un problème.
Toutefois, à Godawari, il nous parait important de maintenir le lien entre les membres d’une même famille, pour ces enfants qui n’ont plus grand monde autour d’eux. Aussi, nous sommes en contact avec plusieurs ONG qui s’occupent d’enfants originaires d’Humla, et qui ont un lien avec les enfants de LPCH. Nous organisons ensemble de temps en temps des pique-niques, des compétitions sportives, etc…afin que les enfants puissent se voir. Il y a parmi ces organisations, de très grosses fondations occidentales, aux budgets cossus, et les petites maisons locales, qui n’ont pas les mêmes moyens. C’est dans une de celle là que vit Dhire, le petit frère de Nawaraj. Nous savons que cette ONG est en difficulté, depuis le départ de l’occidentale qui l’a ouverte. Ils ont des problèmes financiers et commencent à avoir du mal à assumer tous leurs enfants. Hier, Hari, le manager d’ici , est allé rencontrer son homologue dans le centre ou se trouve Dhire pour parler d’un éventuel transfert.
Incroyable au Népal, ou tout prend un temps fou, en trois jours c’est réglé. Le centre est d’accord, nous avons la place et les moyens financiers et matériels de le prendre en charge, Dhire va devenir membre de la tribu des monkeys de LPCH ! Nous annonçons la nouvelle aux enfants : Demain, un nouveau brother va venir vivre avec nous. Ils commence à avoir l’habitude, depuis le début, Binod le grand frère de Ratna, et plus récemment, Prakash le petit frère de Mangali et Khagendra celui de Dharma nous ont rejoints. Ils sont prêts à lui montrer le fonctionnement de la maison, lui expliquer ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Nawaraj pose mille questions : est ce qu’il pourra dormir avec lui ? comment on va faire pour l’école ? et s’il n’a pas de vêtement ? est ce qu’on a une brosse a dents d’avance ? et des chaussures ?
Aujourd’hui c’est dimanche, et en plus c’est bandha (grève générale). Les enfants n’ont pas école. Il est convenu d’aller chercher Dhire en début d’après midi, on les a appelé, tout est prêt. Nawaraj accompagne Hari jusqu’au centre ou vit son frère pendant que nous attendons à la maison. J’appréhende un peu. Je ne connais pas du tout ce fameux centre, et je ne sais pas s’ils sont très fiables. Ils peuvent refuser de nous remettre Dhire, ou demander de l’argent, … Dans ce cas là, il faudrait faire intervenir le gouvernement,et ça prendrait trois plombes. Mais Hari et Nawaraj reviennent bientôt,accompagné de Dhire, juste chargé d’un petit sac plastique. Le responsable du centre n’a pas fait d’histoire, tout s’est très bien passé ; ils sont plutôt contents de pouvoir soulager leur budget d’un enfant, et sont rassurés que ce dernier aille vivre dans un endroit sympa,ou il ne manquera de rien. On a une copie de son dossier, même s’il est trés succinct et ne contient aucun document officiel. Nawaraj prend son frère par la main et lui fait visiter la maison.
Dhire est déjà venu une fois, pour manger avec nous. Il a bien repérer les lieux. Il monte à l’étage et va directement dans la chambre des petits. Il demande ou il va dormir, puis s’assoit sur le lit et commence a papoter avec les enfants. Hari l’appelle dans le bureau, il redescend, son sac plastique toujours avec lui. On ferme la porte et ouvre le fameux paquetage : deux pantalons, un short, deux slips,un pull et un K-Way. Un cartable, un crayon a papier et deux livres de coloriage. « Tu as une brosse a dent ? » « oui ! » « ou ça ? » « au centre !! » « et un pyjama ? » « oui oui, il est au centre ! » Je regarde Hari ; Dhire a-t-il bien compris qu’il venait vivre ici pour toujours?? Hari lui ré explique qu’il ne retournera pas au centre. Dhire a l’air un peu surpris, mais il dodeline la tête de gauche à droite et dit « ok ! » Je lui remet son « package » : brosse a dent, pyjama, cahier, gomme, taille crayon, mouchoir et boite à goûter. Le babu me fait un large sourire, prend sa petite pile et court ranger ça dans sa chambre. Demain, il ira à l’école avec les enfants. Au Népal, comme en France, il y a deux sortes d’école : les « gouvernementales », publiques et gratuites. Dhire étudiait dans une école comme celle-ci,en classe nursery, l’équivalent de la petite maternelle.. L’enseignement y est assez sommaire, les cours sont dispensés en népali et les professeurs sont sous payés, pas très motivés, et souvent absents. Et les écoles privées, payantes, ou les cours sont en anglais, et les professeurs vraiment diplômés. Les enfants vont à « Dolphin English School » dans le village d’à côté. C’est une petite école privée, sans prétention, mais dont l’enseignement est correct. Chaque école privée a une couleur d’uniforme, un écusson, une cravate et une ceinture qui lui est propre. Hari emmène Dhire chez le tailleur pour prendre ses mesures. Ses uniformes (les enfants en ont trois différents) seront prêts dans une semaine environ. En attendant, Dhire ira à l’école avec son pantalon marine et sa chemise bleu ciel, l’uniforme des écoles gouvernementales.
Le soir venu, Dhire prend place dans le grand lit avec Nawarj, Khéti, Jiban et Gopal. Ca se marre un bon moment dans la chambre des petits, bien après l’extinction des feux ; mais pour ce soir on ne dit rien.
Le lendemain, il est le premier prêt à partir pour l’école. Sac au dos, il attend devant le portail que les autres monkeys aient fini de se préparer. C’est que maintenant les grands sont devenus coquets, alors ça se coiffe, ça s’ajuste, ça se graisse les cheveux et la peau pendant un bon quart d’heure !! Aujourd’hui,Dhire va étudier en classe « nursery », comme avant ; les professeurs vont voir son niveau et le fixeront dans une classe plus tard. Comme chacune suit son propre programme, le niveau d’une école à l’autre peut varier énormément. Ainsi, quand les enfants sont passés de leur première école, gouvernementale, à CPS, l’école privée dans laquelle ils allaient l’an dernier, la plupart d’entre eux sont redescendus d’une, deux voire trois classes.
Pour Dhire c’est l’inverse. Sa journée ne s’est pas très bien passé : ses petits camarades se sont moqués de lui et l’ont fait pleurer. Mais ça ne l’a pas empêché de faire ses preuves, et demain, il ira en classe « LKG », le niveau au dessus (moyenne section), avec Hirazan et Ramraj. Il a l’air de bien se plaire ici. Ses nouveaux frères et sœurs l’ont tout de suite adopté et il s’est super bien intégré. Quand je le regarde jouer avec les autres, évoluer dans la maison, c’est comme s’il avait toujours été là. Sacrée faculté d’adaptation... Pourtant je m’interroge sur les traces que laisseront tous ces déplacements, ces bouleversements, ces changements, … Enfin, cette fois, normalement, Dhire s’installe pour un moment…
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